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 L'Après-Guerre

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Natugrove
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MessageSujet: L'Après-Guerre   Lun 9 Jan - 1:45

Natugrove Alcarin, Archiduc des Grandes Forêts, Grand-Maître du Culte d'Arbros, se sentait vieux. Terriblement vieux. Trop, à vrai dire. Il avait trop vécu. Cela faisait longtemps, maintenant, qu'il se le disait à lui-même, et il y avait longtemps que le doute était devenu conviction. À vrai dire, le respecté souverain des Arshees se savait diminué. Il n'était plus lui-même.

Oh, certes, il était encore puissant, capable de coucher des armées et de balayer des royaumes. Il l'avait fait, venait de le faire, et le referait encore. Les dizaines de milliers de corps impériaux pendus aux arbres de Laedanio en témoignaient. Natugrove Alcarin était encore terrible. Mais cela le fatiguait. La bataille, le sang, le commandement, tout cela l'écartelait, l'épuisait. Il se sentait décroître. Son corps, depuis longtemps, avait commencé sa lente décrépitude. Les jambes traînaient, le bras était moins lourd, plus lent. Mais cela, il s'en accommodait. Mais l'esprit, l'esprit! Cet esprit se pénétrant, qui avait contenu le monde, peinait maintenant à assembler toutes les idées qui tournoyaient en lui. Parfois, le fil du raisonnement se brisait. Rien d'alarmant: un oubli bénin, une idée perdue, une intuition envolée. Mais cela suffisait à mettre le vieil Archiduc en rage, et à la rage succédait l'abattement.

Le pire, cependant, c'était la solitude. Car la plus ancienne des têtes couronnées du Monde sans Nom était seule, désespérément seule. De sa famille, il ne restait presque rien. De ses deux frères, l'un était mort à la guerre, le propulsant vers le trône. Et l'autre, le cadet, Natugrove l'avait lui-même condamné à mort, pour trahison. Ses soeurs aussi, toutes mortes, de maladie et de vieillesse. Ses enfants, tués, jusqu'au dernier. Sa femme, violée et honteusement assassinée. Ne lui restait qu'un petit-fils, jeune homme tourmenté, dernier espoir d'une vieille et honorable lignée.

Et ceux qui avaient participé à son ascension, à la période glorieuse de son règne sur les Grandes-Forêts, eux aussi avec disparu. Morts, Warenten et Feror. Morts, les ducs des premiers temps. Seuls Tarvin et Daufridi pouvaient se targuer de bien connaître l'ombrageux Archiduc. À la cour, certes, il y avait Hildegard, le Chancelier, l'Arbre de Fer, le Régent, le fidèle compagnon. Mais il était le dernier de la vieille garde, avec Charlaniê Besmarkal. L'armée aussi avait changé. Mort, Nogandor Tronc-de-Chêne, le Grand Maître Capitaine des Armées. Mort devant les murs de Tours-de-Lune, assassiné par une fourbe lame impériale.

Et hors des Grandes-Forêts, dans cette Soléandre où il avait oeuvré si longtemps, tentant à la fois d'oublier la ruine des siens et d'accomplir les desseins de son dieu, il ne restait personne. Disparus, Baptistus et Angelot. Oubliés, Thorgils et Maegluin. Mort, les vieux rivaux. Morts, Boriac Brisemartel, Rincevent et Demon Kyo. Morts, les vieux compagnons du Quartier des temples. Mifalath. Siegfried. Zurak. Jar. Même les folles servantes d'Astarok. Morts, Childéric et Masélia, les plus vieux et les plus chers des compagnons. Tous morts ou disparus, emportés par le torrent du temps qui passe. Il ne restait rien.

Pour Natugrove Alcarin, vivre ressemblait de plus en plus à un fardeau. Mais il le portait avec hargne et courage. Avec force et obstination. Et, dans son regard rouge, on pouvait parfois apercevoir la vieille lueur narquoise et tempétueuse qui avait été la sienne, autrefois. Et, dans son sourire, on ne pouvait alors s'empêcher de voir un sinistre message. Allez, allez, plaignez-moi, agitez-vous. Je vous enterrerai de toute manière, et votre royaume ensuite.

Et, dans ces moments-là, c'était bel et bien de la satisfaction, de la joie brute et sauvage qui s'inscrivaient dans les traits ridés et usés du vieillard. Oh, oui, il vivrait. Il enterrerait le monde.

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Natugrove
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MessageSujet: Re: L'Après-Guerre   Mar 31 Jan - 23:39

-Le dernier contingent impérial a été anéanti par les troupes du duc de Laedanio alors qu'elles tentaient de franchir la frontière avec la Longue Plaine. Il n'y a eu aucun survivant. Aucune perte de notre côté.

Il y avait un accent de triomphe, dans la voix posée du Grand Capitaine Urt Nialien. C'était vrai, désormais: Laedanio était libéré. Les forces impériales avaient été balayées et anéanties, emportées par l'intraitable vague arshee. Le Maréchal était mort sous les murs de Rier, vaincu en duel par l'Archiduc, et Valeker croupissait dans une geôle, sous bonne garde. Étroitement surveillés, les bataillons impériaux qui avaient été envoyés par le protecteur du Kardar avaient regagné le territoire occupé, le pas moins martial qu'à l'habitude. À aucun moment dans le conflit, le vent n'avait soufflé en faveur du Noir Empereur et de son Maréchal rebelle.

Cette victoire, c'était en grande partie celle de l'Archiduc, qui avait mené cette fois une guerre arshee conventionnelle -mais imparable. Le vieux souverain, debout devant la table couverte de cartes, faisait face à son État-major, tout sourire.

-Grands mercis, Capitaine Nialien. Grands mercis. Cette victoire est en grande partie la vôtre. Vous avez su coordonner nos efforts de géniale façon. Les Grandes Forêts vous doivent beaucoup.

Et, alors que le courageux militaire, héros du siège de Tours-de-Lune, baissait humblement la tête, l'Archiduc se tourna vers Irilnek de Laedanio et Daufridi de Ronces-Murailles, qui avaient chacun commandé une armée dans ce qu'on appelait déjà, dans les cercles diplomatiques, la Deuxième guerre archiduco-impériale.

-Quant à vous, Messires, vous êtes aussi dignes de louanges. Les lames de Ronces-Murailles sont craintes depuis de nombreux siècles, mais c'est une toute nouvelle réputation qu'ont gagné les flèches de Laedanio. Une réputation pleinement méritée. Le chant de votre arc est jalousé jusque par les elfes, Irilnek, et même les elfes d'Edhilmar ne sauraient être plus lestes et silencieux que vos braves soldats. Vous avez mené une grande campagne.

Irilnek de Laedanio, le plus jeune des ducs de l'Archiduché, avait en effet mené une campagne digne des plus grands éloges. C'était lui qui avait capturé Valeker, après le désastre de la défaite impériale de Rier.

-Aujourd'hui est jour de victoire, et une bien douce victoire! Si on en croit nos agents à Gortamil, le conflit est bel et bien terminé: l'Empire n'a pas la force de revenir à l'assaut. Le Noir Empereur tentera de garder la face, tout au plus. La guerre est finie.

Il y eu des acclamations, quelques accolades vigoureuses, mais bien vite une voix discordante se fit entendre.

-Et pourquoi s'arrêter ici? La plus grande partie du Kardar est toujours occupée, et notre armée sur le pied de guerre. Chassons une bonne fois pour toutes les Impériaux des Grandes Forêts. Nous ne sommes pas encore vengés.

Il y eut un silence, alors que tous les regards se braquèrent sur Oreste Alcarin, Prince des Grandes-Forêts. petit-fils de l'Archiduc et seul héritier du trône. Un jeune homme capable, mais assombri par de multiples épreuves.

Il n'y avait aucune chaleur dans la voix de l'Archiduc lorsqu'il prit la parole pour répondre. Natugrove Alcarin n'était pas homme à se laisser contredire, et cette décision, à n'en pas douter, était mûrement réfléchie et inébranlable.

-Pourquoi s'arrêter? Parce que nous avons vaincu. Cette guerre est gagnée. Peu importe ce qui s'est passé auparavant. Sur le dernier champ de bataille, c'est notre étendard, qui flottait, et celui des Impériaux que souillait la boue. Et, de toujours, ce sont ceux qui ont gagné la dernière bataille qui ont été vainqueurs.

Le Prince ne fléchit pas pour autant. Il semblait animé d'une froide résolution.

-La victoire n'est pas complète. Il y a encore des Impériaux qui respirent dans les Grandes-Forêts.

La voix de l'Archiduc se fit plus sévère, et ses yeux rouges flambèrent, l'espace d'un instant.

-Et des Arshees respirent à Gortamil! Cette guerre est terminée! La Première Guerre a été mal menée, mal engagée, trop prestement livrée, et contre des forces trop nombreuses. Une erreur, oui, une erreur, mais une erreur pardonnable, car en affrontant la tempête plus tôt, nous avons évité un assaut plus tardif mais plus fort, beaucoup plus fort. Cette guerre-ci, je ne l'ai pas voulu: on m'en a fait cadeau, et je l'ai gagnée. Nous avions le droit et l'honneur, et le droit et l'honneur ont triomphé. Je ne franchirai pas les frontières du Protectorat, si honteux qu'il me soit: un traité garantit ses frontières, et je ne commettrai pas l'erreur de bafouer la loi et l'honneur!

La réponse d'Oreste, basse mais dissimulant à peine une rage contenue, en fit trembler plus d'un.

-Vous craignez donc Gortamil à ce point?

De nouveau, le flamboiement dans les yeux rouges. À plat sur la table, les doigts crochus de l'Archiduc se replièrent vivement, dans un bruit atroce. C'était là chose naturelle, mais cela ne s'était pas vu depuis des lustres: l'Héritier entrait dans l'arène, attaquant de front l'Archiduc.

-Je ne crains pas Gortamil, ne le barbare parvenu qui occupe le trône d'obsidienne. Mais je connais la puissance de ses légions, et le nombre de ses serviteurs. L'Empire acceptera notre victoire ici, mais il ne le fera pas en Kardar. Il marchera de nouveau contre nous, et franchira à la fois le désert et la Longue Plaine. Et cette guerre là, je ne peux prévoir son résultat. Elle serait totale, jusqu'à notre chute ou celle du Gortork. Et le plus probable serait notre chute conjointe. Je ne laisserai pas les armées impériales marcher sous mes arbres une nouvelle fois, et je ne retournerai pas me terrer à Ronces-Murailles! Ce conflit, nous ne pourrions le gagner, et je ne suis pas prêt à sacrifier mon royaume pour abattre la puissance impériale!

La voix était forte, sans appel. Et pourtant, de nouveau, Oreste partit à l'assaut.

-Nous avons pourtant des alliés, en nombre...

Cette fois, la colère de l'Archiduc fut clairement perceptible. Il n'y avait, sous la tente, que des Arshees.

-Des alliés! Oh oui, beaux alliés que nous avons là, qui ne nous soutiennent que parce qu'ils craignent l'autre! Nous sommes un rempart, rien de plus! Oh, certes, nous pouvons compter sur les Répargs et la Cavalcaraïs, mais ils dirigent des hordes, nos des armées! Je peux garantir le Sud et la Mer de Tinan, mais le Nord, le Nord! L'Empire est loin des royaumes du Nord, et malgré toutes les belles paroles de Galleyrand, leur loyauté ne tient qu'à un fil. La moitié feront défection, si ce n'est pire. Non, non. Cette guerre est terminée. Arbro'ros!

Puissante et terrible, l'injonction mit fin au débat, et Oreste baissa la tête. On ne s'opposait pas à la volonté d'Arbros. À moins de quelque folle manoeuvre impériale, le conflit était bel et bien fini.

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MessageSujet: Re: L'Après-Guerre   Jeu 1 Mar - 2:47

Il y avait quelques choses de fort étrange, dans cette scène. Quelque chose d'inhabituel. Déjà, l'arrivée des catrailes, nobles et glorieux, en élégante formation, chevauchés superbement par des représentants des sept duchés, les étendards battant au vent, déjà cela, c'était trop parfaitement orchestré pour être anodin. Les représentants de l'archiermite, les Gardes d'Émeraude en grand appareil, les quinze femmes, les quinze jeunes filles, et autant d'hommes et de jeunes garçons, cela rappelait des temps aujourd'hui révolus. La présence, qui se voulait effacée mais ne faisait, au contraire -c'était, là encore, chose voulue- qu'attirer l'attention, la présence de Galleyrand, en habit de fonction, canne d'apparat à la main, ne pouvait qu'instiller le soupçon. Mais ce n'était pas là le plus le plus... anormal.

Non, ce qui, par-dessus tout, attirait l'attention de l'armée rassemblée, des généraux victorieux, des prêtres célébrant, de l'Archiduc triomphant, c'était la jeune femme qui menait le cortège. Blonde, élancée, les pommettes hautes, les yeux brillants, le regard à la fois fier et rieur, le menton hautain: c'était là chose qui s'était rarement vue sous le règne austère de Natugrove. Seuls les plus âgés parmi les notables et quelques rares vétérans se souvenaient de celle qui, autrefois, avait accompagné le sévère Archiduc dans ses campagnes, en temps de défaites comme en temps de victoires.

Le plus surpris, le plus saisi, c'était sans contredit Natugrove lui-même. Alors qu'ayant franchi les haies d'honneur, l'auguste souverain s'apprêtait à recevoir l'hommage de son armée, avant de lui-même prononcer l'apologie de ses fières troupes, comme le voulait la tradition, alors qu'il allait ouvrir la bouche, les cors avaient sonné, annonçant l'arrivée de gens inattendus. Des alliés. De la capitale. Qui posèrent pied sur le sol, dans le silence le plus complet, dans un magnifique tournoiement de plumes et de feuilles. Comme le voulait l'antique tradition. Le peuple Arshee, depuis la capitale et les sept duchés, venait remercier et célébrer son souverain victorieux.

C'était autrefois la reine, qui menait telle cérémonie. Mais il n'y avait plus d'archiduchesse. Celle qui avançait, splendide dans la lumière du jour, c'était Styliane, fille du duc Gaborg de Chiro, petite-nièce de la défunte Archiduchesse des Grandes-Forêts, Althéa. Et, par la volonté d'Arbros, malgré la différence du poids des années, les variations du physique et du corps, on aurait dit que l'archiduchesse était revenue pour cette ultime victoire.

Personne plus que l'Archiduc n'en était conscient. Lui qui, normalement, aurait dû éclater de colère et tempêter face à pareil affront à son autorité -les plus proches, pendant de longs instants, avaient échangé des regards où la crainte se mêlait à la désapprobation-, lui qui aurait dû s'abattre sur Galleyrand se tenait, droit et fier, grand malgré les âges, majestueux comme aux temps anciens. Oh, certes, il était conscient de la manoeuvre: le conseiller félon, qui assurait son retour en grâces en s'alliant avec la famille même qui l'avait fait tomber. Et cette même famille, qui avançait ses ambitions au grand jour, sans auparavant avoir trop risqué, ni vu patte impériale fouler ses terres. C'était retors. C'était grandiose.

C'était gagné.

Car le vieil Archiduc, relique d'une famille décimée et d'une lignée presque éteinte, voyant tout cela, ne s'en soucia pas. Il ouvrit grand les bras à celle qui apportait les remerciements du peuple des Grandes-Forêts recueillit les offrandes, et c'est avec un sourire franc et sincère qu'il releva la jeune femme agenouillée, sous les acclamations de tous. Certains, nobles ou ecclésiastiques, murmurèrent, car une grande partie s'était jouée là. Mais ils s'inclinèrent comme les autres. Seul, debout, au premier rang des suivants de l'Archiduc, avancé de trois pas, le Prince Héritier ne souriait pas. Et lorsque l'Archiduc, tenant gracieusement la main de sa petite-nièce, se retourna vers son État-major et s'avança vers son petit-fils, lui confiant avec grande attention la protection de la demoiselle, une lueur de défi brilla dans le regard du jeune prince, lorsqu'ils croisèrent les impérieux yeux rouges du Grand-Maître du Culte d'Arbros.

Car c'était le destin d'Oreste Alcarin qui venait de se jouer. Désormais, il se tenait aux côtés de celle qui, avant que l'année ne se termine, deviendrait sa femme. Par les manigances de Galleyrand, les intérêts de la famille ducale de Chiro et la volonté de l'Archiduc des Grandes-Forêts. Arbro'ros!

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MessageSujet: Re: L'Après-Guerre   Jeu 15 Mar - 1:43

Galleyrand avait lâché l'information au détour de la conversation, sans changer de ton ni d'attitude. Il était demeuré spirituel, fin, et son visage n'avait trahi aucune émotion. C'était là sa manière, mais l'Archiduc savait encore le manoeuvrer, et sa colère fut immédiate, flamboyante. Les deux yeux rouges du vieil Arshee lancèrent des éclairs.

-Un fils du putain!?! À la tête de Soléandre!?! Nous avons échangé une domestique contre un bâtard de ruelle? Jamais les Grandes-Forêts ne le reconnaîtront!

Galleyrand ne broncha pas. Il s'était attendu à cette réaction, bien entendu. Il avait, sagement, attendu la fin de la guerre avant de livrer toutes les informations concernant le changement de régime Soléandrin à Natugrove. Avec l'accord du Chancelier qui, au reste, n'avait jamais eu haute opinion de la Sainte Cité et ne s'y était rendu qu'à une seule reprise. Pour Natugrove, le Cardinal était de retour au pouvoir, et avait élevé un nouveau triumvirat. La réalité était plus complexe, et moins glorieuse.

-Je crains, Très Sainte Majesté, que la reconnaissance soit implicite. Son Éminence le Cardinal partage déjà, dans les faits, le pouvoir avec le duc Eregain. Il serait très périlleux de le désavouer.

Le Grand-Maître du Culte d'Arbros balaya l'objection de la main.

-Qu'il l'assassine! Qu'il le fasse étrangler et le jette dans quelque égout! Un roturier, un fils de putain! Une engeance! Ce n'est même pas une formalité: c'est une évidence. La place de ce sombre fumiste est dans une fosse commune!

Galleyrand laissa passer la tempête, avant d'y aller d'une nouvelle remarque.

-Votre Majesté, je crains que les gnomes de la Commanderie ne soient pas d'accord avec votre point de vue. Et leur appui est essentiel à la survie du régime. Assassiner le duc, c'est envoyer Soléandre droit vers une guerre civile. Et Votre Sainteté connaît le peu de considération dans laquelle je tiens de telles manifestations...

C'était là oser beaucoup, mais il était indéniable que le Maître de Diplomatie détestait le désordre. Il avait fait échouer la tentative de coup d'État de Jerkorian, il y a bien longtemps, pour éviter d'avoir à tremper dans une «rixe nationale de la plus grande inélégance».

-Les gnomes de Baq i Kawten? Des parvenus. Des marchands! Des marchands!!! De vulgaires usuriers, qui devraient laisser la politique à ceux qu'elles concernent. Qu'ils comptent et grappillent: ils n'ont pas à gouverner!

Galleyrand, la tête baissée, était perdu dans la contemplation de sa jambe.

-Dois-je rappeler à votre Très Sainte Majesté qu'elle compte marier son petit-fils à une dynastie qui s'adonne au commerce -et que c'est à cette même dynastie qu'elle doit son accession au trône?

Cela, cependant, c'était trop. Galleyrand le sentit immédiatement, et un frisson incontrôlable le parcourut. Il resserra les doigts autour du pommeau de sa canne, mécaniquement, avant de se figer, paralysé par la voix impérieuse de l'Archiduc.

-Je ne dois à personne mon accession au trône: il me revenait de droit, en accord avec la volonté d'Arbros. Ne confondez pas les marionnettes et les marionnettistes, Galleyrand. Ce serait une grave erreur. Les Grandes-Forêts appuieront le nouveau régime -cette cité est nôtre. Et la présence d'un vulgaire roturier, fils de quelque fille de la rue, souillera définitivement ce trône déjà tombé si bas. À la fin de ce règne, il n'y aura plus que nous. Cela fait des siècles, de toute manière, qu'il n'y a plus que nous.

D'un geste, il congédia Galleyrand, qui sortit avec une surprenante rapidité. En son for intérieur, le vieux conseiller souhaitait ardemment qu'Eregain ne s'éloigne jamais du Culte d'Arbros. Du moins, s'il voulait vivre longtemps.

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MessageSujet: Re: L'Après-Guerre   Mer 9 Mai - 2:33

L'armée archiducale avait amorcé sa longue route vers le Nord et Tours-de-Lune, laissant tout de même une forte garnison dans le Sud. Irilnek de Laedanio chevauchait à sa tête: l'Archiduc ne rejoindrait le gros de la troupe qu'à la frontière entre Foresdri et Laedanio. Accompagné par sa garde personnelle, le souverain des Grandes Forêts avait en effet décidé de faire un crochet par Rier, afin d'y récupérer en personne une prisonnier de marque...

Si la capitale du duché avait été presque entièrement rasée par les flammes lors du siège, les geôles avaient néanmoins été épargnée. C'est là que se trouvait Valeker, petit-fils de Jerkorian, petit-neveu de Natugrove, prétendant malheureux au trône d'Émeraude. Il avait été capturé par Irilnek lui-même, et vivait enfermé dans la froide prison depuis plusieurs semaines, sans voir personne. Même son gardien ne se montrait pas, se contentant de lui faire parvenir sa nourriture grâce à une trappe astucieusement placée.

Aussi, lorsque finalement la porte s'ouvrit toute grande, dévoilant trois silhouettes et la lumière de deux torches, le prince déchu tenta-t-il de se lever mais, aveuglé, ne parvint à rien d'autre qu'à susciter le rire froid du premier et du plis imposant des visiteurs. Vêtu d'un ample manteau vert par-dessus ses vêtements épais et richement décorés, la flamberge au côté, Natugrove Alcarin pénétra dans la cellule crasseuse, et posa ses terribles yeux rouges sur la masse geignarde qui, désormais, se tordait par terre. Tête découverte, le vieil Arshee portait sur son auguste chevelure la simple couronne de branchages qu'il affectionnait particulièrement, et qui dardait sévèrement ses cruelles épines vers le ciel.

-Voilà donc l'homme qui souhaitait me renverser. Pitié, que cela. Pitié. Aussi idiot, aussi bas que mon pauvre frère.

L'Archiduc fit un pas vers l'avant, et Valeker rampa afin de s'éloigner, jusqu'à frapper le mur.

-J'ai songé, lorsque j'ai ordonné la mort de votre grand-père, faire exécuté aussi sa femme et ses enfants. Mais je les ai jugé innocents du crime de leur père : trois jeunes enfants, deux belles jeunes filles, et un gentil, si garçon. Tous trois ont eu la politesse de mourir en exil, brisés par la solitude et l'opprobre. Les deux femmes, sans enfants: je les avais donné au dieu. Mais l'homme, l'homme, je lui avais permis de se marier, là-bas dans le Nord, dans les bois où il cachait sa honte. Lui aussi, deux filles, deux braves jeunes femmes, et un garçon. Un être sensé, fin et rusé, votre père. Qui a su se tenir, jusqu'à la toute fin, sauvant sa marmaille. Mes petits-neveux. Mais quelques mauvaises langues, quelques vipères ont laissé, dans vos jeunes oreilles, souvenirs de l'antique rancoeur. Jusqu'à détruire votre faible esprit.

Valeker, à qui il ne restait qu'une vaine fierté, mais qui était habité par une peur comme jamais il n'en avait éprouvé, leva un regard terrifié sur le terrible vieillard. Il ne l'avait vu qu'à une seule reprise, alors qu'il était tout enfant, et toute sa haine s'était aussitôt portée sur ce visage hautain. Complotant et maudissant, le petit-fils de Jerkorian avait vécu toute sa vie dans la crainte de l'Archiduc -une crainte que, seule, surpassait la haine.

-Je... je suis le souverain légitime! Le... le seul Archiduc!

Il voulait clamer: tout au plus réussit-il à cracher ces quelques mots à travers ses larmes.

-Ce sont là d'honorables prétentions. Seulement, je me permets de souligner leur fausseté. Vous m'avez trahi, Valeker. Vous avez trahi l'Archiduché. Vous avez trahi Arbros. Vos vaines prétentions vous ont poussé à rejoindre le plus terrible de nos ennemis. Il n'y a qu'un seul Archiduc, Valeker. Un seul.

Un nouveau pas vers l'avant, une main tordue qui se tend. Valeker poussa un cri d'effroi.

-Allons, allons. Un Alcarin ne frappe pas les siens. Vous ne mourrez pas aujourd'hui.

Malgré lui, le prisonnier poussa un soupir de soulagement.

-Vous nous suivrez jusqu'à Tours-de-Lune. Et là, là, Valeker fils de Harnaes, fils de Jerkorian, là, je terminerai l'oeuvre que j'ai commencé l'année même de mon accession au trône. Il est des arbres qui ne doivent jamais repousser.

Et, après avoir toisé une dernière fois le petit-fils de son frère, Natugrove Alcarin quitta la geôle, laissant Valeker maudire sa propre folie.

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MessageSujet: Re: L'Après-Guerre   Mer 23 Mai - 1:11

Tous, nobles et prélats, militaires et hommes de cour, étaient rassemblés à quelque distance de la cité, sur une langue de terre peu boisée qui s'avançait dans le lac de la lune. Ils étaient nombreux, et nombreuses étaient les bannières qui flottaient au vent. L'Archiduc et les grands du royaume étaient assis sur une estrade, faisant face au lac. Tous les seigneurs présents affichaient leurs couleurs. Les cinq ducs étaient là: Irilnek de Laedanio, jeune mais grave; Tarvin de Mirkwood, d'un calme olympien; Daufridi de Ronces-Murailles, caressant nerveusement sa barbe grisonnante; Gaborg de Chiro, saluant jovialement les courtisans en retard qui se hâtaient de gagner leurs sièges; Farlec de Kardar, sombre et silencieux, le visage en partie dissimulé par un voile rouge. Au-dessus de chaque duc, les étendards: grand-duc survolant deux collines boisées pour Laedanio; cerf-d'argent pour Mirkwood; puissante tour crénelée de ronces pour Ronces-Murailles; grand navire dont le mât figurait un oranger pour Chiro; flamberge torsadée de lianes pour Kardar.

D'autres bannières flottaient. On pouvait voir, entre autres, le masque de feuillage de Foresdri, juste au-dessus du Cardinal Barbeng, légat de l'Archiermite; le saule pleureur, vert et argent, du Chancelier; l'arbre droit et solitaire des Guetteurs d'Arbros, et maints drapeaux d'ordres et de seigneurs divers. Cependant, au-dessus de tous ces glorieux étendards, deux se distinguaient, en taille et en hauteur: les deux arbres enlacés, formant une sorte d'arche et derrière lesquels se levait une lune rouge, de la maison des Alcarin; et l'arbre tordu, dont les racines broyaient un rocher, de Natugrove, Archiduc et Grand-Maître du Culte d'Arbros.

Le vieil Arshee était parvenu hier dans la capitale, plus épuisé qu'il ne l'avait laissé paraître: longue avec été la journée, éclatant le triomphe, vives les ovations. Mais la guerre et le voyage avaient fatigué le souverain des Grandes-Forêts, qui malgré tout avait fait son devoir, rencontrant la cour, saluant tous ceux qui comptaient, allant sept fois -sept fois!- au devant du peuple en liesse. Et, après une courte nuit, ce voyage hors de la cité, en grand appareil, ce procès, et cette exécution à venir.

Car si, sur la presqu'île, se trouvait rassemblée la cour, ce n'était point pour des réjouissances. Face au lac se tenaient les grands, et sur les côtés les courtisans et les seigneurs de petite envergure. Mais, dos au lac, c'était un homme seul qui se dressait, tant bien que mal, courbé qu'il était par la peur. Richement habillé, étroitement surveillé, Valeker subissait son jugement. Un jugement simple: tout reposait sur l'Archiduc, assis bien haut sur l'estrade.

Le Chancelier, après une longue présentation, en était à l'acte final, et sa voix résonnait, forte et clair.

-... et le Prince Valeker Alcarin, fils de Harnaes Alcarin le Judicieux, petit-fils de Jerkorian Alcarin le Sans-Tête, arrière-petit-fils de l'Archiduc Kelnokor Alcarin le Fol, s'est rendu coupable, devant Arbros et notre bien-aimé souverain, de parjure, de rébellion et d'une double trahison: trahison envers son souverain d'abord, puisqu'il s'est soulevé contre lui; trahison envers les fils d'Arbros ensuite, puisque pour parvenir au pouvoir, il n'a pas hésité à offrir leur pays aux plus farouches ennemis des Grandes-Forêts, reniant son sang. Le châtiment, pour de tels crime, est la mort.

Quelques cris fusèrent sur les côtés, réclamant la tête du coupable, mais sur l'estrade, tous demeurèrent silencieux. Le Chancelier, après une courte pose, poursuivit.

-Mais seul un Alcarin est apte à juger un autre Alcarin. Seul un élu d'Arbros peut juger l'un des siens. Seul le souverain des Grandes-Forêts, bien-aimé du Maître des Forêts et de la lune, peut prononcer une telle sentence. Voici donc venu l'heure du jugement.

Et sur ces mots, le Chancelier frappa le sol de l'estrade du bâton de sa charge, et Natugrove se leva. Lentement, en s'appuyant sur les bras de son trône. Mais l'Archiduc se redressa de toute sa hauteur, et sa voix ne tremblait pas lorsqu'il prononça les graves paroles. Son regard rouge ne quittait pas Valeker.

-Il est des crimes pour lesquels il ne peut y avoir de pardon. Il est des êtres qui méritent le néant. Que jamais plus Valeker Alcarin ne marche sous les frondaisons des Grandes-Forêts. Ni sous les ramures d'aucun arbre.

C'était tout. De nouveau, il y eut un silence. Deux gardes enserrèrent le petit-neveu de l'Archiduc qui, replié sur lui-même, fut bien près de s'abattre sur le sol. La foule retenait sous souffle. On emmena une large bûche, encochée pour recevoir une tête, et le bourreau s'avança, une grande flamberge à la main. Tout aussi lentement qu'il s'était levé, Natugrove se rassit, et les tambours se mirent à battre.

Le bourreau avait presque atteint Valeker lorsque ce dernier se redressa, dardant un regard meurtrier en direction de son grand-oncle qui, tassé et voûté dans son fauteuil, semblait bien moins impressionnant que lorsqu'il se dressait devant lui dans les geôles de Rier. Dans les yeux verts du prince déchu, un éclat dangereux brillait. Faible, Valeker l'avait toujours été. Mais maintenant, maintenant que l'issue ne faisait plus de doutes, tout avait été balayé: les hésitations, la peur, l'inquiétude, la lâcheté... Ne restait que la haine. Une haine brûlante, dévorante, dirigée toute entière contre ce vieillard cruel et fatigué, affalé sur son trône. Ce vieillard ignoble qui avait ruiné sa vie, anéanti sa famille. Ce vieillard qui, en lui refusant un trône qui lui revenait de droit, avait poussé Valeker à s'avilir encore plus. La voix du prince déchu n'était que haine lorsqu'elle s'éleva, hideuse, jusqu'aux oreilles de l'Archiduc.

-Justice par l'épée! Je réclame justice par l'épée! Qu'Arbros désigne son vainqueur!

Tous se turent. Gaborg de Chiro lâcha un juron, le Cardinal Barbeng s'avança sur son siège, le Chancelier tourna une tête inquiète vers l'Archiduc. Galleyrand, ordinairement si calme, se leva d'un bond, le visage figé. Même l'impassible Farlec frémit. Un seul être pouvait affronter Valeker. Un seul. L'Archiduc ne permettrait à nul autre que lui-même d'abattre son petit-neveu en duel. Un Alcarin contre un Alcarin.

Pendant un long moment, rien ne se produisit. Valeker défiait toujours le frère de son grand-père du regard. L'archiduc demeurait immobile. Un murmure naquit et enfla, et le Chancelier allait ouvrir la bouche lorsque soudain, le silence se fit. Lentement, Hildegard Parannéen tourna la tête. Puis la baissa, résigné.

Natugrove Alcarin s'était levé.


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Natugrove
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MessageSujet: Re: L'Après-Guerre   Jeu 24 Mai - 1:09

Le duel aurait lieu. Ainsi en avait décidé l'Archiduc. Et la foule des notables était désormais agitée par un vent de tempête: alors que les deux adversaires se préparaient pour l'affrontement, les murmures affolés s'élevaient, vague après vague.

Le Chancelier, impassible, se tenait au milieu des ducs. Ces derniers s'étaient levés, et discutaient avec animation. Daufridi de Ronces-Murailles secouait la tête mécaniquement et affichait un air désolé et inquiet. De temps à autre, il répétait que le prince déchu était dangereux. Tarvin de Mirkwood ne pouvait qu'acquiescer. Même Irilnek de Laedanio semblait presque horrifié: c'était lui qui avait capturé Valeker... et tout froussard qu'il soit, le traître lui avait pris quatre hommes avant d'être mis hors de combat. Il tenait de son grand-père. Et cela, c'était mauvais. Très mauvais.

Car si Jerkorian avait été, en son temps, unanimement reconnu pour sa bêtise, un autre trait l'avait caractérrisé. Ce trait qui lui avait valu l'adoration de la soldatesque et l'appui des instances militaires, lors de la querelle de succession qui l'avait opposé à Natugrove: le fils cadet de l'Archiduc Kelnokor était un bretteur hors-pair, qui surclassait tous les grands capitaines et les nobles seigneurs de la cour. De tous ses duels -et il en avait mené plusieurs, en tournoi comme sur le champs de bataille-, il n'en avait perdu que trois. L'un contre le tout jeune Nogandor, alors champion du duc de Mirkwood... mais ils s'était affrontés quatre fois. Un autre contre un elfe danseur, venu d'outre-mer... mais tous s'accordaient à dire que l'étranger n'avait pas joué selon les règles. Et le dernier... le dernier contre Natugrove Alcarin, son frère. Mais cela n'avait été qu'un duel parmi onze. Et pourtant, tous s'accordaient pour faire de l'actuel Archiduc un grand maître bretteur.

Et Valeker, semblait-il, avait hérité des talents de son aïeul. Il pensait pouvoir vaincre -et tuer- son grand-père. L'éclat dur dans ses yeux le montrait assez bien. Et si, bien sûr, le Prince avait subi quelques privations pendant sa captivité, cela ne suffirait pas à faire une grande différence: pendant le voyage de Rier vers Tours-de-Lune, on l'avait plus que bien traité. Mais l'Archiduc... l'Archiduc était vieux. Et fatigué. La guerre l'avait vidé d'une grande partie de son énergie. Il n'était pas en pleine possession de ses moyens.

-Il peut perdre...

Cette triste constatation, c'était Barbeng qui l'avait faite, dans un soupir. Le Chancelier hocha sombrement la tête, et les ducs frémirent. Gaborg de Chiro étouffa un nouveau juron. Certes, le trône avait un héritier, et un héritier qui devait marier sa fille, qui plus est. Mais le duc-marchand savait bien que l'union ne plaisait point au Prince Oreste qui, si jamais il venait à occuper le trône avant que les voeux ne soient prononcés, pourrait fort bien refuser le mariage. Les autres grands seigneurs étaient, eux aussi, dévorés d'inquiétude.

Ce fut Farlec, cependant, qui attira leur attention sur le plus dommageable, la voix étouffée par son voile.

-Les ambassadeurs...

Toutes les têtes se tournèrent vers le parterre des dignitaires étrangers. Tous s'attendaient à y voir Galleyrand converser gaiement, détournant leur attention du conflit, les rassurant, les flattant. Hors, du Maître de la Diplomatie, point de traces dans ces parages. On le repéra finalement affalé dans sa chaise, le Haut Commandeur Rienhar penché sur lui. Le plus vieil Arshee vivant avait apparemment défailli lorsque l'Archiduc s'était levé. Oreste le détestait, et le renverrait en exil à coup sûr, une fois parvenu au pouvoir. La réaction de Galleyrand glaça le sang du Chancelier, des ducs et du légat de Foresdri: personne ne connaissait mieux le traître, ses faiblesses comme ses talents, que celui qui avait été son mentor pendant des siècles, en exil. Et si le plus impassible des fils d'Arbros avait vu son masque se fissurer, c'était que la victoire de Valeker lui paraissait possible. Probable, même.

Mais alors les cors sonnèrent, annonçant le duel. Les deux adversaires se faisaient face, tous deux armés de la traditionnelle flamberge Arshee. L'Archiduc brandissait la Larme d'Arbros, longue, légère mais solide, finement ondulée et savamment ouvragée. Quant à Valeker, il avait sélectionné sa lame pari celles des Gardes d'Émeraude. Presque aussi longue que celle de son grand-oncle, elle ondulait de manière moins marquée et présentait un fer plus large. Alors que l'épée de Natugrove ne se maniait qu'un d'une main -de toute manière, il aurait été incapable de l'agripper suffisamment fermement avec sa main gauche-, celle de Valeker était faite pour deux.

Les deux duellistes offraient un saisissant contraste. Le prince avait revêtu une légère armure de métal, avait jambières et brassards. D'assez forte carrure, quoiqu'élancé, le petit-fils de Jerkorian avait encore l'allure d'un soldat.

Natugrove ne portait aucune armure, seulement ses lourds manteaux d'un vert profond, qui lui donnaient un air imposant. En vérité, cependant, l'Archiduc était noueux, mais plus maigre qu'il ne le paraissait. Redressé, il dominait son opposant, mais il se tenait un peu courbé, semblant de taille égale. Ses yeux rouges étincelaient, menaçants, mais pour une fois le regard de l'autre ne se dérobait.

Les deux Acarin saluèrent, levant leur lame. Ils dirent ensemble, d'une seule voix, les paroles rituelles.

-Arbror'os!

Alors, dans un silence pesant, le duel débuta.


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